Depuis tout petit, l’injustice me révolte. À l’école déjà, je choisissais instinctivement le camp du plus faible, sans même connaître les raisons des disputes. Il m’était impossible de rester spectateur quand quelqu’un était humilié ou écrasé. Ce réflexe, je ne l’ai jamais perdu.
En grandissant, cette indignation est devenue conviction. Je voulais servir la société. J’ai d’abord pensé à la gendarmerie — jamais à l’armée. Faire respecter la loi, oui. Mais jamais être l’instrument d’une oppression que j’avais trop souvent vue chez certains militaires.
Un temps, j’ai aussi songé à la médecine. Sauver des vies : quelle plus noble mission ? Mais un professeur de biologie sans passion a fini par me détourner de cette voie. Il me manquait un mentor, une étincelle.
Finalement, c’est le journalisme qui s’est imposé. Dire la vérité, dénoncer l’injustice, prêter ma voix à ceux qu’on ne veut pas entendre, offrir un miroir à la société pour qu’elle voie ses propres plaies. Car je crois — et je crois toujours — qu’on ne peut soigner ce qu’on refuse de regarder en face.
Pourtant, même en tant qu’activiste, je suis longtemps resté à distance des organisations. Trop souvent, j’y voyais du théâtre : des leaders plus soucieux de passer à la télé que de mener un vrai combat. Des querelles d’ego, des luttes de pouvoir, des slogans creux. Cette hypocrisie me dégoûtait. J’avais peur d’être trahi par ceux qui prétendaient défendre le peuple.
Tout a changé en 2018. Cette année-là, la Guinée grondait. Et de nouveaux visages ont émergé : Foniké Mengué, Billo Bah, Ibrahima Diallo, Abdoulaye Oumou Sow, Sékou Koundouno, Djani Alpha… Ils parlaient vrai. Sans détour. Ils osaient défier le pouvoir, braver la répression, réveiller une jeunesse longtemps résignée.
Je me souviens des premières images des mobilisations « 8000 c’est bon ». Cette foule immense, cette ferveur, cette espérance. Puis la lutte contre le 3ᵉ mandat en 2019. Pour la première fois depuis longtemps, j’ai eu foi en un changement possible. Ces leaders étaient intègres, sincères, courageux. Je me suis dit : enfin, des gens en qui l’on peut croire.
C’est cette foi qui m’a poussé à fonder le FNDC-Chine. Même loin, je voulais porter la voix du peuple. Mais en rentrant pendant la pandémie, j’ai repris mes distances. Méfiant. Observateur. Sur mes gardes.
Puis Foniké m’a invité chez lui. C’était simple, chaleureux, fraternel. Il m’a regardé droit dans les yeux et m’a dit :
« Amadou Oumar, le peuple a besoin de soldats comme toi. Il faut que tu viennes aux meetings. Il faut que tu t’engages à fond. Ce pays n’appartient au papa de personne. »
Cette phrase m’a percuté. Brute. Claire. Inoubliable.
Et Billo… Ah, Billo ! Ce grand frère bienveillant, toujours à l’écoute. Il m’appelait souvent : pour m’encourager, me tenir informé, m’impliquer. Avec lui, jamais de posture, jamais de faux-semblants. Juste un engagement humble, sincère, constant.
Grâce à eux, j’ai rejoint pleinement le FNDC. Puis le Parlement Citoyen pour l’Engagement Civique. J’ai accepté de faire confiance à nouveau. Parce qu’ils m’avaient montré que la sincérité militante existait encore.
Je me souviens de leur dernière venue aux États-Unis. On a parlé de tout : stratégies, risques, camarades tombés, espoirs à tenir. Je leur ai dit :
« Prenez une pause. Reposez-vous. Vous avez assez donné. »
Mais ils m’ont répondu, sans détour, les yeux dans les yeux :
« On ne peut pas trahir ceux qui ont été assassinés. Ni ceux qui sont handicapés à vie. »
Je n’ai rien pu dire. Parce que c’était ça, le vrai courage. Pas les discours enflammés pour la galerie. Mais la fidélité. La loyauté envers les disparus. La responsabilité de continuer.
Aujourd’hui, cela fait un an que Foniké Mengué et Billo Bah sont arbitrairement détenus.
Kidnappés Oui, kidnappés.
En les gardant en otage, ils veulent intimider tout un peuple. Ils veulent briser l’espoir, étouffer la contestation, écraser les voix libres. Mais ils n’y parviendront pas.
Je rends hommage à leur bravoure. Je témoigne de leur sincérité. Je refuse le silence qu’on voudrait nous imposer.
Foniké, Billo : vous êtes nos héros du quotidien. Votre combat est juste. Votre détention est une injustice. Et nous ne cesserons jamais de le dire.
Nous continuerons à porter vos voix.
Nous continuerons à dénoncer vos bourreaux.
Nous continuerons à honorer votre engagement.
Et surtout, nous continuerons à croire — non, à affirmer — que la Guinée dont vous rêvez est possible.
Parce qu’elle ne mourra pas avec vous en prison.
Parce qu’elle vit dans chaque jeune qui relève la tête.
Parce qu’elle fleurira, malgré la répression.
Pour vous. Pour les assassinés. Pour les blessés. Pour les bâillonnés.
Nous ne lâcherons jamais.

