Ingénieur géologue de formation, Amara Touré s’est spécialisé dans la gestion des déchets et l’environnement. Fort de huit années d’expérience dans ce domaine, il a notamment poursuivi ses études en Ukraine puis en Allemagne. De retour en Guinée, il livre son analyse des difficultés liées à la gestion des déchets et propose plusieurs pistes, dont l’adoption d’un code des déchets, une meilleure répartition des responsabilités entre les acteurs et le développement d’une véritable économie du recyclage.
Pouvez-vous vous présenter ?
Je m’appelle Amara Touré. À la base, je suis ingénieur géologue, formé à l’Université Géomines de Boké. J’ai ensuite obtenu une bourse d’État qui m’a permis de poursuivre mes études en Ukraine. De là, je suis allé en Allemagne pour continuer ma formation.
Aujourd’hui, je suis spécialiste en gestion des déchets et en environnement, avec au minimum huit années d’expérience dans ce domaine.
Vous êtes actuellement à Conakry. Quel regard portez-vous sur la situation de la capitale en matière de gestion des déchets ?
Dès l’arrivée des premières pluies, nous avons vu circuler de nombreuses vidéos sur les réseaux sociaux. Mais cette situation est déjà connue.
Chaque année, Conakry, mais aussi d’autres grandes villes de Guinée, sont confrontées à des problèmes liés aux déchets et à l’assainissement. Ce n’est donc pas une situation nouvelle pour les populations.
Après avoir sillonné une partie de Conakry, quels sont les principaux problèmes que vous avez identifiés ?
J’ai identifié trois problèmes principaux.
Le premier est infrastructurel. Lorsque vous regardez la situation, vous constatez des difficultés liées aux routes, mais aussi aux infrastructures destinées à la gestion des déchets. Les centres de tri et les centres de décharge ne sont pas, selon moi, adaptés aux exigences actuelles d’une gestion moderne des déchets.
Le deuxième problème, c’est l’organisation.
J’ai fait, par exemple, un tour à Kaloum. Sur un rayon qui représente environ deux kilomètres, je n’ai pas trouvé de poubelle. Cela montre, à mon avis, qu’il existe un problème d’organisation.
Le troisième problème concerne le comportement de la population. On constate malheureusement beaucoup d’incivisme.
Ce sont donc ces trois aspects — les infrastructures, l’organisation et le comportement des populations — que j’ai identifiés. Ils peuvent, selon moi, être améliorés si l’ensemble des acteurs agit de manière coordonnée et avec davantage de discipline.
Quelles mesures la Guinée devrait-elle prendre pour améliorer durablement la gestion des déchets ?
Pour moi, la première chose que je proposerais aux autorités serait de faire de la gestion des déchets une question d’utilité publique.
Un déchet mal géré est une question de santé publique, d’environnement et également d’image pour le pays.
Ensuite, il faut aider la Guinée à se doter d’un code des déchets, à l’image du Code minier ou du Code de l’environnement.
Aujourd’hui, lorsqu’un ménage ou une entreprise produit une quantité importante de déchets, plusieurs questions se posent : combien cela coûte-t-il ? Qui doit les transporter ? Qui doit les traiter ? Où doivent-ils être acheminés ? Comment doivent-ils être éliminés ou valorisés ?
Il faut donc un cadre qui permette de répondre clairement à ces questions.
Je sais qu’il existe déjà des textes qui encadrent le secteur, mais je considère qu’ils sont insuffisants. Il faudrait les renforcer à travers un véritable code des déchets, qui serait soumis à l’Assemblée nationale et adopté conformément à la procédure législative.
À plus long terme, je pense également qu’il serait utile de créer en Guinée une école spécialisée dans la gestion des déchets. Nous avons d’ailleurs cette ambition.
La Guinée dispose pourtant de plusieurs structures intervenant dans l’assainissement. Où se situe le problème ?
Je pense qu’il faut surtout définir clairement les responsabilités de chaque acteur.
Dans plusieurs pays, la gestion des déchets est confiée aux collectivités locales. Les autres institutions jouent notamment des rôles d’orientation et d’encadrement.
En Guinée, il faut éviter les chevauchements entre les différentes structures. Il faut déterminer clairement le rôle des communes, celui de l’Agence nationale de l’assainissement et de la salubrité (ANSP), ainsi que celui de l’État.
Lorsqu’un déchet est produit, il doit normalement être pris en charge et acheminé vers les installations prévues. Or, il arrive que des déchets restent plusieurs jours sans être collectés. Et lorsqu’une inondation survient, l’État intervient.
Il faut donc clarifier les responsabilités. Chacun doit savoir ce qu’il doit faire, à quel moment et avec quels moyens.
L’État encourage aussi les citoyens à s’abonner aux PME de collecte. Cette approche peut-elle fonctionner ?
Il faut tenir compte du pouvoir d’achat de la population.
La Guinée reste un pays où une partie importante de la population rencontre des difficultés économiques. Le déchet est particulier : lorsqu’une personne achète un produit, elle accepte de payer pour l’obtenir. Mais une fois que le produit devient un déchet, elle est souvent moins disposée à payer pour s’en débarrasser.
Les PME peuvent donc rencontrer des difficultés à maintenir les abonnements dans la durée. Une personne peut payer une première fois, une deuxième fois, puis avoir des difficultés à continuer.
Il existe également un système dans lequel l’État intervient à travers des subventions. Lorsque ces financements diminuent ou s’arrêtent, on peut constater une dégradation de la situation à Conakry.
Il faut donc réfléchir à un modèle permettant au secteur de fonctionner de manière plus autonome.
Vous évoquez notamment la responsabilité des producteurs. Comment cela pourrait-il fonctionner ?
Il existe ce qu’on appelle la responsabilité élargie des producteurs.
Lorsqu’une entreprise produit ou met sur le marché certains types de produits ou d’emballages, elle peut contribuer à la prise en charge de leur fin de vie.
Tous les plastiques ne présentent pas les mêmes possibilités de recyclage. Certains peuvent être valorisés plus facilement que d’autres. Il faut donc mettre en place un système qui permette de prendre en compte ces différences.
Encore une fois, un code des déchets pourrait permettre d’organiser ce système sur le plan juridique et institutionnel et de déterminer la contribution des producteurs.
Vous avez également évoqué le système de consigne. Quel est son principe ?
En Allemagne, il existe un système de consigne qui permet au consommateur de récupérer une somme lorsqu’il rapporte certains emballages.
L’idée est simple : une somme supplémentaire est ajoutée au prix du produit. Lorsque l’emballage est rapporté dans le circuit prévu, cette somme est restituée.
Cela crée une incitation à ne pas abandonner l’emballage dans la nature.
Concernant les plastiques à usage unique, il faut donc, selon moi, réfléchir à différents mécanismes de collecte et de valorisation plutôt que de considérer uniquement l’interdiction comme solution.
Les déchets peuvent-ils aussi devenir une source d’énergie et de matières premières ?
Oui. C’est justement l’un des intérêts d’une meilleure organisation du secteur.
Selon mes estimations, la quantité de déchets produite quotidiennement à Conakry pourrait être de l’ordre de 2 000 tonnes par jour, soit plus de 750 000 tonnes par an. Une partie importante de ces déchets est biodégradable.
Ces déchets organiques peuvent notamment être utilisés pour produire du compost ou du biogaz, à condition de disposer d’un système adapté de collecte, de tri et de traitement.
À titre d’exemple, j’estime que cinq tonnes de déchets biodégradables pourraient permettre de produire entre 600 et 700 m³ de biogaz. Selon les installations et les usages, cela pourrait contribuer à l’alimentation énergétique de plusieurs foyers.
Le coût d’une unité industrielle de transformation des déchets en biogaz peut, selon mon estimation, être inférieur à 130 000 dollars. Mais cela doit évidemment être étudié au cas par cas en fonction de la technologie, de la capacité et des conditions d’exploitation.
Quelles autres possibilités voyez-vous dans le recyclage ?
Le carton constitue un exemple intéressant.
Il est difficile aujourd’hui de déterminer précisément les quantités de carton qui entrent sur le territoire guinéen, notamment parce que les mécanismes de récupération et de suivi ne sont pas suffisamment développés.
Si nous mettons en place un véritable système de récupération et de valorisation, nous pouvons créer des activités industrielles autour de ces matières.
On peut également citer le plastique. Des acteurs commencent déjà à récupérer et à transformer certains déchets plastiques en matériaux utilisables, notamment pour fabriquer des briques.
Il faut donc accompagner les personnes qui ont acquis de l’expérience dans ce domaine et créer des conditions permettant au secteur privé et à l’État de travailler ensemble.
Si vous aviez quelques minutes pour vous adresser directement aux autorités, quelles seraient vos principales recommandations ?
Ma première recommandation serait de doter la Guinée d’un code des déchets.
Ce code doit permettre de formaliser l’ensemble de la chaîne : l’organisation institutionnelle, la collecte, le transport, le traitement, la valorisation et la gestion des décharges.
Il faut ensuite travailler à rendre le secteur autonome et indépendant.
À mon avis, le secteur des déchets ne doit pas être considéré uniquement comme une charge financière pour l’État. Il peut également devenir une activité économique, créer des entreprises et générer des emplois.
Vous estimez que la filière pourrait créer beaucoup d’emplois. Sur quoi fondez-vous cette analyse ?
Je considère que le potentiel d’emploi est très important, notamment parce que la gestion des déchets concerne l’ensemble du territoire.
À titre de comparaison, je connais le secteur minier puisque je suis moi-même ingénieur géologue. Pour les grands projets miniers, le nombre d’emplois directs reste limité par rapport à l’ampleur des investissements.
Dans la gestion des déchets, les besoins existent à tous les niveaux : collecte, transport, tri, recyclage, compostage, production d’énergie, maintenance, transformation industrielle et services.
Je pense donc que la filière pourrait générer un nombre important d’emplois. Mais les chiffres que j’avance sont mes estimations et devraient être confrontés à des études économiques et techniques détaillées.
Vous avez travaillé sur un programme national de gestion des déchets. Pouvez-vous nous en parler ?
J’ai travaillé sur un document que j’ai appelé « Programme national de gestion des déchets en Guinée sur 20 ans ».
Ce document contient notamment des programmes pilotes que je souhaite développer. Selon mes projections, certains de ces programmes pourraient contribuer à créer plus de 15 000 emplois en une année.
Je prévois de publier ce travail dans les prochains mois afin de présenter plus largement les différentes propositions.
Quel rôle la diaspora et les compétences guinéennes à l’étranger peuvent-elles jouer ?
Il existe beaucoup de jeunes Guinéens qui travaillent à l’étranger dans différents domaines liés à l’environnement et à la gestion des déchets.
Certains ont acquis une expérience importante et travaillent sur des projets qui pourraient être utiles à la Guinée.
Il faut créer les conditions permettant à ces compétences de revenir ou de collaborer avec les acteurs locaux. Les médias peuvent également contribuer à mieux faire connaître ces profils et leurs expériences.
Un dernier mot sur votre vision pour la Guinée ?
La gestion des déchets ne doit pas être considérée uniquement comme un problème d’insalubrité.
C’est également une question d’organisation, de réglementation, de santé publique, d’environnement, mais aussi d’économie et d’emploi.
La Guinée dispose de matières qui sont aujourd’hui considérées comme des déchets et qui pourraient, dans certaines conditions, devenir des ressources.
Il faut donc mettre en place le cadre juridique, clarifier les responsabilités, développer les infrastructures et permettre aux professionnels du secteur de contribuer.
Je pense qu’avec une organisation adaptée et l’expertise nécessaire, la Guinée peut faire évoluer considérablement sa manière de gérer ses déchets.
Entretien réalisé par Thierno Mamadou Bhoye Bah

